Réflexions sur notre logo
Olivier Paulin
Texte paru dans le numéro 10 (sept. 1991) du bulletin de Mountain Wilderness.
" Dans la montagne, la force, le bonheur et toutes les aimables illusions de la vie survivent à la jeunesse ; et quelques idées ne seraient donc pas riantes et heureuses pour qui ne voit autour de lui que le double emblème de la candeur et de la sérénité, le blanc et le bleu !"
Ainsi s'exprimait, en 1865, en plein âge d'or de l'alpinisme, dans son livre Les Pyrénées, les ascensions et la philosophie de l'exercice, le comte Henry Russell, ce fou génial qui s'était fait creuser des grottes au sommet de son Vignemale (il s'était fait concéder un bail de 99 ans !) à seule fin d'y séjourner, tel un ascète de l'Himalaya dans la pure contemplation des cimes.
Malgré les grottes, je crois bien que cet Anglais non pas excentrique, mais tout au contraire au centre même de nos préoccupations, aurait eu sa place à Mountain Wilderness.
Car ceux qui nous cataloguent chez les Verts se trompent : nous sommes des Bleus, de la bleusaille même ! Candides dans nos maladresses, dues à notre inexpérience, mais sereins ô combien, et c'est notre force.
Voilà pourquoi je trouve que Daniel Asathal, le créateur de notre logo, a mis dans le mille en le faisant bleu et blanc. Tout y est dit, et plutôt que logo, il me semble encore plus juste de réhabiliter ce vieux mot français : le blason. Qui, à l'origine, était moyen de reconnaître un homme d'armes au visage caché par le heaume, et qui souvent s'accompagnait d'une devise ou d'un cri de guerre : "Montjoie", vous connaissez, nous irait bien n'est-ce pas, ou "Notre-Dame" pourquoi pas, à cause du bleu et du blanc, ces couleurs mariales. Mais le blason, pas plus que Mountain Wilderness, n'est confessionnel ou politique ; symbolique simplement.
"Au mont d'argent sur champ d'azur", porterait donc l'écu de notre ordre. Car si les chevaliers du XIIe siècle apparurent pour protéger la veuve et l'orphelin que les problèmes économiques du temps, nous dit Braudel, jetèrent sur les routes, nous autres piétaille de la fin du XXe siècle nous nous levons pour défendre cette autre figure féminine qu'est la montagne, que les problèmes économiques de notre temps (tourisme industriel, pollution, etc ) défigurent. Je reconnais donc sans peine sur notre blason ce profil de sein nourricier (il y a même une petite goutte de lait) qu'ont beaucoup de montagnes de notre Terre, la Planète bleue, d'où naissent toutes sources. Et ne pensez pas que j'exagère : les mythologies du monde entier sont remplies de ce thème, et sans aller bien loin, dans un topo du CAF, on signale la légende qui fait du Caroux pour les habitants de Béziers "la Femme Allongée".
Blason d'un corps, peut-être avez-vous lu ce roman d'Etiemble. Il nous rappelle un autre sens du mot blason : celui de ce genre poétique du XVIe siècle où s'illustra Ronsard, qui consiste à vanter du haut jusques en bas, sans en oublier aucun, tous les charmes et qualités de sa "maistresse". Ce bon vieux Georges Brassens y fit allusion dans une de ses chansons. Adoncques - moi aussi, "je suis foutrement moyen-âgeux", morbleu ! - chantons haut et fort notre belle, son bleu et son blanc.
Ça ne vous rappelle rien, plus près de nous, sans même parler de notre cher Samivel ? Rimbaud bien sûr, qui écrit dans les célèbres Voyelles :
" E blanc ( )
E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
O, bleu ( )
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges "
Pas très loin de Charleville, sur la ligne bleue des Vosges, la montagne avait envoyé ses Diables bleus conquérir la gloire. Espérons que nous autres, ni démons ni anges ni bêtes, qui ne sommes pas des petits hommes verts aux raisonnements de Martiens, saurons convaincre nos contemporains de laisser aussi peu de traces en montagne que n'en ont laissé, au Sahara, et pas parce qu'on les extermine, nos frères de l'espace et des cailloux, les Touaregs, ceux que l'on appelle les Hommes Bleus.
Mountain Wilderness France